C’était il y a quatre ans. Il faisait chaud. Pour la première fois de l’année, le mercure venait de grimper au-dessus de la barre des vingt degrés. Nous étions samedi, un vrai beau samedi de printemps, en plein cœur de l’après-midi. Avec le retour des beaux jours, quoi de plus agréable que d’aller prendre un bon cornet de crème glacée à la crémerie du coin ? Une activité normale, pour tout le monde, réconfortante, festive pour les enfants et 100% agréable pour les parents.
Pourtant, lorsque l’on est parent d’un enfant qui a des allergies alimentaires, certains de ces petits bonheurs que l’on prend pour acquis, créent de véritables casse-tête. Même si au restaurant, nous devons apporter la plupart du temps le repas de Charles-Antoine, il nous apparaissait un peu étrange de devoir lui apporter son cornet de «crème» glacée de soya à la crémerie du coin… L’activité aurait perdu ainsi beaucoup de son charme, nous semblait-il !
Nous savions que cela était probablement illusoire, mais nous avions simplement espoir de lui trouver une petite gâterie qui lui ferait plaisir et qui ferait en sorte que l’été qui commençait pourrait être parsemé de ces douces petites marches vers la crémerie. Pourrions-nous trouver quelque chose de sécuritaire pour Charles-Antoine ? Comment éviter les traces de lait, d’arachides, de noix et d’œufs dans une crémerie ? C’est un peu comme si une personne allergique au poisson allait magasiner dans une poissonnerie…
En arrivant à destination, nous nous sommes tout d’abord informés à la serveuse. Surprise : dû au nombre élevé de personnes allergiques au lait, il y avait, dans un des pots, de la crème glacée à base de soya. Nous étions sauvés !
D’un seul coup, toutes nos angoisses furent apaisées. C’est toute la période estivale qui reprenait un sens à nos yeux… Les après-midis ensoleillés ? Ce n’était soudainement plus un problème : nous avions maintenant la possibilité d’une pause-fraîcheur pour tout le monde, à seulement quelques minutes de marche de notre maison. Une crème glacée au chocolat pour papa, une crème glacée à la vanille pour maman et une crème glacée au soya pour Charlot. Génial.
La serveuse s’exécuta, après nous avoir rassurés sur les ingrédients de sa crème glacée de soya. Celle-ci ne contenait effectivement pas de produits laitiers et elle était conforme à la diète de notre garçon. La serveuse donna un cornet à papa, un autre à maman et rinça la cuillère ronde servant à prendre la crème glacée pendant tout juste un quart de seconde dans de l’eau brouillée. Puis, elle la trempa dans le pot de crème glacée de soya.
Notre sang se glaça. Elle venait, par son geste rapide, de mettre des millions de protéines de lait dans la crème glacée de soya ! Cette crème glacée qui nous avait semblée sécuritaire venait soudainement de se transformer en un poison redoutable pour notre enfant.
Puis, nous avons vu, dans le même pot, des dizaines et des dizaines d’autres empreintes de cette même cuillère ronde. Combien de fois des cuillères mal lavées avaient-elles été plongées dans ce pot ? Heureusement que nous avons vu la serveuse faire ce geste. Comme ils avaient de la crème glacée soi-disant pour les enfants allergiques, nous avions présumé bien naïvement qu’ils allaient préserver son intégrité !
Voilà l’erreur. Assumer que les gens prennent automatiquement les précautions nécessaires lorsque quelqu’un souffre d’allergies alimentaires. Il ne faut jamais avoir peur de poser des questions. De creuser un peu sous la surface pour s’assurer de la sécurité de la nourriture que nous donnons à nos enfants allergiques. Rappelez-vous : il n’y a aucune garantie que la personne qui est au comptoir de la crémerie ou qui vous sert au restaurant connaît quoique ce soit aux allergies alimentaires. Bien sûr, nous pourrions tous rester à la maison et ne jamais manger quoique ce soit à l’extérieur. Mais les personnes allergiques ont, eux aussi, le droit de sortir de leur bulle de verre et de profiter un peu de la vie…
Charles-Antoine, de son côté, voulait à tout prix son cornet. Il était au bord des larmes lorsque nous avons demandé à la serveuse de ne pas lui donner. Comment faire comprendre à un petit garçon de trois ans que prendre une bouchée d’un cornet de crème glacée est le plus court chemin vers l’hôpital ? Il était si excité à l’idée de manger le premier «vrai» cornet de sa vie !
C’est alors que notre regard se tourna vers la machine pour faire de la slush. Notre regard s’illumina. De l’eau, du sucre et des produits chimiques ! Mais oui. Nous avions enfin trouvé une solution ! Voilà qui aurait donné de l’urticaire géant à n’importe quelle nutritionniste digne de ce nom. Un liquide glacé, contenant des colorants probablement cancérigène, beaucoup trop sucré, mauvais pour la santé, mais, bien curieusement, les ingrédients de la slush ne contenaient rien de dangereux – du moins dans l’immédiat - pour notre fils.
« Tu veux quelle saveur ?, avons-nous demandé à notre garçon.
- À la framboise, a-t-il répondu, le sourire aux lèvres. »
Parfois, les allergies nous poussent dans des retranchements bien particuliers... Nous avons à peine sourcillé lorsque la serveuse nous a remis un verre rempli d’un liquide bleu, qui ne devait avoir aucune parenté avec de vraies framboises.
Bien sûr, nous avons lu toute la liste des ingrédients pour voir s’il ne s’y cachait pas un substitut de lait ou d’œufs dans un mot de vingt-cinq syllabes. Bien sûr, nous avons demandé à la serveuse de se laver les mains et de faire bien attention pour éviter les risques de contamination croisée. Mais que cette visite à la crémerie se soit terminée sur une bonne note, cela tenait du miracle à nos yeux !
L’après-midi s’est donc bien terminé. Charles-Antoine avait la langue bleue comme une framboise (!) et nous sommes tranquillement retournés à la maison, sous un beau soleil de printemps…
Julie La Rochelle
Jean-Sébastien Lord

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